Interview E. Smadja

Interview Elisabeth Smadja 15/10/2013

Q : Vous vous définissez comme juive catholique. Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?

ES : Cela veut dire que je ne renonce pas du tout à mes racines. Cela veut dire qu’il n’y a pas pour moi d’interruption entre le judaïsme et le christianisme.  La nouveauté c’est de reconnaitre le Christ comme le Messie. Sinon du point de vue théologique, je ne sais pas si le mot s’emploie, il n’y a pas rupture. Donc, je garde mon identité juive et ma reconnaissance du Christ, Jésus de Nazareth, comme le Messie.

Q : Par rapport à cela justement, vous allez écrire Dieu avec un point (D.ieu) à la façon juive ou sans le point ?

ES : (rires), j’ai l’habitude de l’écrire avec un point. De toute façon, j’ai gardé plein de choses, je n’ai rien enlevé de ma pratique juive. Je lis les psaumes tous les jours, en principe en hébreu. Je fais les bénédictions avant de manger et après manger. J’ai gardé ce que l’on dit le soir avant de se coucher, le matin, avant de se lever. Je n’ai rien enlevé, j’ai ajouté. Car la racine, elle est là, il ne faut pas l’enlever.

Q : A quel âge, vous êtes vous convertie ?

ES : C’est vrai que ce mot est un peu dérangeant. A quel âge, j’ai pris le Christ, on va dire. En 1999. Alors cela fait quel âge ? Je crois que c’est 45 ans. C’est 45 ans.

Q : Et, y-a-t-il eu, une occasion particulière ?

ES : C’est-à-dire ?

Q : Pourquoi cela vous est…

ES : Pour cela, il faut avoir lu mon premier livre.  (rires). « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » aux éditions De Guibert, où j’écris tout mon parcours. C’est sûr que l’on n’en vient pas comme ça, du judaïsme pratiquant hassidique, loubavitch pour ma part, au catholicisme pratiquant. Il y a eu d’abord le divorce, la maladie, une traversée du désert. On va dire un grand, pour moi, tsunami.

Ensuite, des rencontres, voilà. Dont une, c’était une personne, dont je parle beaucoup dans mon livre, et qui est décédée à l’heure actuelle, qui m’a parlé du Christ. Et j’ai commencé à me re-questionner par rapport à cela.

Q : Vous parlez de traversée du désert. Jésus est allé dans le désert. Est-il nécessaire, pour vous, d’avoir cette traversée du désert, ou pas ?

ES : Alors, je vais dire l’enfer, parce que le désert… Quoique cela peut aussi convenir. Disons, que c’est vraiment un creuset, avec des épreuves importantes. Sans ces épreuves, je peux dire que je ne serai pas venue au Christ.

Tout le monde ne passe pas par la blessure. Comme je dis dans mon livre, pour moi, cela a été la blessure-ouverture. Il y a des gens qui ont des apparitions. Cela se passe simplement, doucement. Voilà quoi. Pour moi, il a fallu que quelque chose se casse et se brise. Et ensuite, la remise en question. Totale. Oui je reconnais, s’il n’y avait pas eu tout cela, je ne serai pas là à vous parler, je n’aurai pas fait. Comme le dis à mes enfants, et comme ils me le disent. Mais ce n’est pas une raison d’enlever la rencontre, d’enlever la réalité de la rencontre je veux dire. Ce n’est pas toutes les personnes qui ont des épreuves qui vont tout à coup se convertir au catholicisme ou au Christianisme. Chacun son chemin.

Q : Comment a réagi votre famille ?

ES : Douloureusement. Jusqu’à maintenant, c’est une épine de discorde avec mes enfants. C’est une rupture. Cela  les éloigne. Ils me disent « Si tu veux vraiment qu’on soit avec toi, il faut renoncer ». Mais c’est impossible. Alors je vis avec cette tristesse dans mon cœur. Mais je ne peux pas renoncer. C’est comme Il l’a dit « Ca sépare les familles ». C’est vraiment une pierre d’achoppement, on butte.

Q : Cela correspond à un débat que j’ai avec un des curés de la Paroisse. Dieu se révèle à toutes les nations. Mais doit-il obligatoirement se révéler de la même manière à toutes les nations ?

ES : Non, on voit bien que non. Ce que je veux dire : la révélation est différente pour les peuples. Et maintenant on peut parler, je peux me permettre de le dire, parce qu’après on va dire « tout est pareil au même », il y a une certaine qualité de relation. C’est comme ça, qu’on le veuille ou non. Je ne sais pas si c’est de l’injustice, mais en tout cas, il y a une différence.

Q : Quand vous entendez « qualité de relation », vous parlez du Christianisme ?

ES : Par exemple, pour moi, le Christianisme c’est l’accomplissement du judaïsme. Donc vraiment, pour moi, je ne fais pas de rupture entre les deux. C’est vraiment une continuation. On part d’un Dieu qui s’est choisi un peuple, avec un objectif. Il y a un projet divin de faire naître dans ce peuple, un Rédempteur pour le monde entier. On commence, par  tout de même, une élection qui est un peu, pour les autres une exclusion, pour un temps donné, dont on ne fait pas l’impasse, jusqu’à ce que naisse celui qui  va redonner à tout le monde. Donc avec le Christ, on a… C’est-à-dire que par rapport au judaïsme, on a l’accomplissement. C’est qu’on passe, pour moi, du collectif à l’individuel, du Peuple à l’individu. Dieu se donne à un peuple, ensuite par le Christ à chaque individu, qui veut bien devenir fils dans le fils.

On est dans une autre qualité de relation tout de même, qui est de l’ordre trivial. On rentre dans la Sainte Famille. Tout simplement. Avec le Christ.

Q : Mais Jésus n’a jamais prétendu être le Messie ?

ES : Non. Lui il a toujours dit qu’il était le fils de l’homme. Il faut comprendre ce que cela signifie. Il y a des manières de comprendre. Quand quelqu’un lui a demandé s’il était le Messie, il a dit « c’est toi qui le dit ». Il n’a jamais affirmé, d’une manière claire. Et quelque part, moi je dirais c’est normal. Parce que pour qu’il y ait de la part de l’homme, une liberté de choix, il faut une part de  voilement.  C’est comme cela que je le lis,  comme Dieu. Il ne se manifeste pas d’une manière claire. On voit bien que c’est caché. C’est à l’homme de le chercher, de le choisir, de dire « Oui ». C’est que c’est voulu, pour qu’il y ait cette liberté. Liberté du choix de l’homme. Du choix de Dieu, du choix du Christ.

Q : Dieu, se respecte ou se craint ?

ES : Tout ça c’est des mots faciles à dire. Il n’y a pas que cela. Le problème, c’est que l’on veut toujours dire « Ou ça , ou ça ». Or c’est tout à la fois. Le problème des individus, par rapport à la religion, par rapport à Dieu, c’est qu’ils veulent le cantonner, soit à sa toute puissance, soit seulement il est amour, soit il est justice. Il est proche ou il est lointain.  Mais il est tout cela à la fois. Il est tout cela. On doit le respecter, on doit le craindre, on doit l’aimer. Il est proche, il est lointain. Il est le Tout Puissant et Il est le Tout Faible. Tout est en lui.  Il n’y a rien en dehors de lui. Mais il y a des religions qui ne voient qu’une facette de Dieu. Et d’autres qui ont reçu une révélation, quelque chose de plus intime.

Q : J’ai vu dans un texte rabbinique qu’il fallait être casse-pied vis-à-vis de Dieu. Etes-vous du genre « casse-pied » dans vos prières ?

ES : Peut-être bien que je dois être casse-pied, à force de me plaindre. L’être humain est casse-pied. Elle le dit aussi, Sœur Jeanne D’Arc qui a écrit « un cœur qui écoute ». Elle dit « il faut sans cesse embêter Dieu ». Elle le dit aussi du Christ. Il faut frapper à la porte. Il ne faut pas se contenter d’une fois. C’est notre manière à nous d’être présents, d’être toujours. De solliciter. C’est une manière à nous d’être présents, et de Le savoir présent. Ca va dans les deux sens. Donc oui, je prie, je sollicite, je loue. Il n’y a pas qu’entre guillemets « casse-pieds »

Q : j’aimais cette expression.

ES : Oui, oui, Sœur Jeanne D’Arc dit aussi quelque chose comme cela. « Un cœur qui écoute ». Très beau livre.

Q : Qu’est-ce qui vous a plus marqué dans votre vie ?

ES : Je ne comprends pas la question. Marqué ? Marqué, j’en sais rien. Disons qu’il y a tellement de choses. Je ne sais pas ce que vous entendez par marqué. En tout cas, il y a une constante. Il y a une constante dans ma vie, depuis l’âge de 5 ans, je suis en recherche de sens. Cette quête m’a amené à Dieu. Une première fois, à l’âge de 20 ans, je suis revenue au judaïsme pratiquant, orthodoxe, Loubavitch. Ensuite à l’âge de 45 ans , toujours par ma quête, j’en suis venue au catholicisme, au Christianisme. Je dis catholicisme, car je ne suis pas protestante.

Q : Votre quête s’arrête-t-elle ou continue-t-elle ?

ES : Non, la quête continue. C’est que je j’appelle la conversion. On n’a jamais fini de se convertir, de convertir, c’est-à-dire de retourner son être entier vers Dieu, vers le Christ. On n’a jamais fini.  Puisque c’est un travail des profondeurs. C’est intérieur.

Comme je dis, je continue, je me sens un peu pionnière. Je fais des ponts entre le judaïsme et le christianisme.  Annick de Souzenelle a montré le chemin, mais comme je suis différente d’elle, je le fais différemment. A travers les mots en hébreu, leurs ouvertures à des sens différents. Et je prends les mots qui conviennent à ma recherche personnelle, donc pas forcément les mêmes qu’elle.

Q : Vous donnez envie d’apprendre l’hébreu en tout cas.

ES :  Je ne connais pas personnellement l’hébreu. Je ne suis pas quelqu’un qui connait l’hébreu. Ma conversion au Christ m’a amené à me pencher sur la langue hébraïque.  Mais c’est plutôt comme Lui, il est le Verbe, par rapport à une ascèse du verbe, c’est-à-dire du langage, c’est-à-dire des mots que nous employons, des mots qui nous ont construit, des mots qui nous font entrer en relation avec l’autre et avec la Parole, avec un grand P. Donc je travaille la lettre et le voyage des lettres dans un mot, plutôt que la langue hébraïque.

Q : Est-ce que vous reliez les mots à la kabbale ?

ES : Alors oui, parce que comme j’ai étudié la Torah Hassidouth, la Torah ésotérique, hassidique. Donc je relie. Relier et relire. Avec qui je suis. Je ne fais pas l’impasse de tout vécu, de 20 ans de pratique. Cela n’a pas été rayé par ma conversion au Christianisme. Mais c’est mon ferment, mon humus dont je me sers. C’est une grande chance dans notre siècle de pouvoir le faire. Et je le dis. Parce qu’avant le juif qui se convertissait, je ne sais pas comment il le vivait, mais cela devait être une grande douleur. Il devait couper complètement avec ses racines, les renier. Et même certains ont dit du mal. Et grâce à Dieu, et je dirais grâce à la voie montrée par Monseigneur Lustiger, Vatican II, aujourd’hui on peut rester dans qui on est.

Q : Si quelqu’un vous dit « toutes les religions sont identiques » ?

ES : Moi je dis non. D’abord, il y a les trois religions monothéistes. Les autres, je n’en parle pas, parce que pour moi, c’est la foi en un seul Dieu. C’est évident. Donc, dans les trois religions monothéistes, je n’en distingue que deux. Pour moi, Judaïsme, Christianisme, cela ne fait qu’un. Et puis après, il y a l’Islam. Mais l’Islam n’a pas reçu le même message. Il a reçu un message divin, mais pas le même message. Une autre façon d’être à Dieu.

Q : J’avais une question, mais vous allez me dire qu’elle est assez vague. Quelle est la lumière de votre vie ?

ES : La lumière de ma vie, d’une manière profonde et spirituelle, c’est le Dieu d’Israël et le Christ. C’est la Torah et les évangiles. C’est ce qui le sens, le sel, tout ce que vous voulez de mon existence. Après, il y a la vie de chacun, sa  famille, ses problèmes.

Q : Pour un premier abord, cela me semble très lumineux et je vous en remercie.

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Une réflexion sur « Interview E. Smadja »

  1. Au lendemain d’une conférence limpide, passionnée, d’une intelligence contagieuse, donnée par Elisabeth SMADJA, je profite de cette opportunité donnée par le site SJSC de me remémorer le parcours lumineux unique de cette femme qui illustre bien un des aspects de la Croix : écartèlement dans la souffrance d’un côté et ouverture totale de l’autre.
    J’avais déjà lu l’histoire d’ES dans son livre “Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur”, dévoré plus vite qu’un excellent polar. Mais dans les conférences, on bénéficie en plus de l’humour, de la gestuelle, de la poésie … Et de l’invitation à participer !
    MERCI !

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